Vendredi ou les limbes du Pacifique

 

Cette analyse concerne Vendredi ou les limbes du Pacifique, si c’est l’adaptation pour la jeunesse Vendredi ou la vie sauvage qui vous intéresse, je vous conseille d’aller voir directement la présentation du livre ou encore le résumé détaillé de Vendredi ou la vie sauvage.

Une œuvre différente de Robinson Crusoé :

Aux premiers abords, Vendredi ou les limbes du Pacifique peut paraître n’être qu’une reprise de Robinson Crusoé de Daniel Defoe.

Le fait que l’on reprenne une histoire pour l’écrire autrement est un phénomène qui nécessite qu’on s’interroge sur l’histoire-source et le mythe qu’elle a crée . Il me semble en effet difficile de parler de l’œuvre de Tournier sans la comparer plus ou moins à l’œuvre de Daniel Defoe.

Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier

Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier

Comparaison des titres :

Le Robinson Crusoë de Defoe a pour titre exact : «La Vie et les Aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé, marin natif de York, qui vécut vingt-huit ans tout seul sur une île déserte de la côte de l’Amérique près de l’embouchure du fleuve Orénoque, après avoir été jeté à la côte au cours d’un naufrage dont il fut le seul survivant et ce qui lui advint quand il fut mystérieusement délivré par des pirates.»

Celui de Tournier s’intitule : «Vendredi ou les limbes du Pacifique»

La différence entre les deux titres saute aux yeux. On voit avec Vendredi ou les limbes du Pacifique que l’indien n’est plus un personnage « accessoire » mais qu’il joue un rôle important dans l’évolution de la mentalité de Robinson et lui permet d’accéder à une autre conception de la vie.

Mais la différence la plus importante réside dans l’inversion que Tournier fait subir au titre de Defoe en remplaçant Robinson par Vendredi. Est-ce à dire que Robinson se transforme en Vendredi ? Ou que Robinson est, par nature, Vendredi ? Quoi qu’il en soit, il signifie par là l’importance de Vendredi, le sauvage, au détriment du civilisé Robinson. C’est donc bien déjà à une relecture du mythe de Robinson que Tournier nous invite à travers un entrelacs de symboles dont certains sont soigneusement mis en évidence.

Le préambule ou le prologue de Vendredi ou les limbes du Pacifique :

Curieusement, pour le lecteur moderne de Robinson Crusoé qui découvre une histoire qu’il connaît sans avoir jamais lu le livre auparavant, le livre de Defoe commence l’histoire de Robinson sur son île déserte après une assez longue série de péripéties qui visent à situer les malheurs de Robinson sur son île comme le résultat d’un endurcissement au mal et donc comme une sorte de punition du destin. Tournier,lui, concentre son histoire sur l’épisode le plus connu dans l’histoire de Crusoé, celui qui fonde le mythe. Mais, il le fait précéder d’un prologue qui fait office à la fois d’introduction et de mise en perspective symbolique de toute l’histoire. Robinson en effet est présenté par le capitaine Van Desseyl, de manière prémonitoire, selon les différents états sous lesquels il se métamorphosera. Cela a pour signification première d’avertir le lecteur que les mésaventures de Robinson Crusoé ont un sens quasiment fatal. C’est ensuite signifier que les différentes attitudes de Robinson dans sa vie sur son île, ses différents comportements, sont symboliques et représentent sans aucun doute un processus vers l’élaboration d’une histoire mythique de Robinson au sens où Tournier nous livre une histoire qui fonde les rapports de l’homme avec la Terre, avec le monde en récupérant nos peurs et nos angoisses les plus fondamentales.

Les principales divergences entre les deux Robinson :

Il n’est pas question dans un passage si court de faire une comparaison exhaustive entre les deux oeuvres. L’objectif étant avant tout de parler du Robinson de Tournier. Cependant il est assez frappant de noter que sur une base semblable, les divergences sont notables.

La première et la plus importante concerne l’attitude de Robinson chez Tournier et chez Defoe. Chez Defoe, Robinson, échoué sur la grève et se réveillant, se met rapidement à construire un radeau pour débarrasser le bateau. En d’autres termes, il a la prescience de son état et un instinct d’adaptation puissant. Au fond, il ne s’abandonne jamais totalement au désespoir d’une part parce qu’il s’appuie sur sa raison, et d’autre part parce qu’il croit en une destinée. Sa vie est régie par l’idée que Dieu organise le monde et qu’au fond il est plus ou moins dans les mains de Dieu et sans doute privilégié par rapport aux autres. Sous cette forme, d’ailleurs, Robinson est un héros au sens traditionnel du terme. Ensuite, le Robinson de Defoe se met à exploiter l’île, à l’administrer : et il en tire non seulement des richesses mais un certain bien-être. Il finit même par s’y trouver mieux qu’avant du fait de son statut de roi de l’île.

Au contraire, Robinson chez Tournier est perdu, son premier souci est de fuir et devant son échec, il tombe en déréliction. Robinson, d’une certaine manière apparaît comme un faible. Pourtant là ne semble pas vraiment le problème. Ce qui importe, c’est l’importance de sa vie intellectuelle et de sa vie psychique. Robinson non seulement pense ses rapports à l’île, ses rapports à la vie, mais il s’analyse en train de penser, il scrute les évolutions de son être mental.

Un autre élément frappant est la contradiction entre le destin de Robinson dans les deux récits. Dans l’œuvre de Daniel Defoe, il repart pour l’Angleterre après ses 28ans sur l’île, il retrouve sa famille et connait une fin de vie heureuse. Au contraire dans le récit de Michel Tournier, Robinson, au lieu de rentrer en Europe et de réintégrer la société « civilisée », va choisir de rester à Spéranza jusqu’à la fin de ses jours, en demandant aux navigateurs du Whitebird de ne pas dévoiler l’existence de son île.

Les valeurs de la civilisation occidentale :

Robinson a coupé les ponts avec toutes les valeurs qui servent de références à ses compatriotes. Il ressent de plus en plus nettement son « étrangeté », non seulement par rapport aux matelots qui ne sont à ses yeux que des « brutes déchaînées », mais aussi au commandant et à son second.

Il a dépouillé de lui tout instinct de propriété : avant sa métamorphose, il aurait souffert de voir « son île » pillée et saccagée, alors que désormais il observe cela avec un certain détachement. Quand ils s’emparent de ses pièces d’or avec une avidité exubérante, il ne lui vient même pas à l’esprit que cet or est « à lui ! » (l’or, par sa valeur symbolique, étant, comme le langage, un des fondements de notre vie sociale ; il est significatif que Robinson, au moment où sa solitude lui pesait le plus, faisait l’éloge de la monnaie).

L’évolution de Robinson :

Le Robinson de Michel Tournier évolue constamment. S’il rejoint, vers le milieu du roman, le Robinson primitif dans son exaltation du travail organisé et de la rigueur morale, il a dû auparavant surmonter plusieurs tentations de « régression ». Mais surtout il connaît ensuite une métamorphose radicale, sous l’influence de Vendredi, qui débouche sur une décision finale diamétralement opposée.

Symboliquement, cette renaissance est exprimée par Andoar, le bouc tué par Vendredi, après un défi apparemment gratuit. Avec patience, Vendredi transforme sa dépouille en cerf-volant qui évolue majestueusement dans l’air, et en instrument à cordes qui vibre au souffle du vent. Quand Vendredi disait : « je vais faire voler et chanter Andoar », il s’agissait en fait de permettre au corps de Robinson d’entrer en résonance avec l’espace : alors il peut devenir « l’épouse du ciel », s’ouvrir à la fécondation de « l’Astre Majeur ». S’étant dépouillé du judéo-christianisme de sa jeunesse, il devient l’officiant d’un culte païen renouvelé. Dans la dernière page du roman, Robinson retrouvé adore le lever de soleil sur Spéranza : « le rayonnement qui l’enveloppait le lavait des souillures mortelles de la journée précédente et de la nuit … la lumière fauve le revêtait d’une armure de jeunesse inaltérable ».

Le roman de Michel Tournier s’inscrit donc dans le courant de remise en question des valeurs de la civilisation occidentale, et notamment de son modèle de croissance économique, qui se développa dans les années soixante et qui contribua à l’évolution des mentalités et des mœurs.

 

Pour aller plus loin :

Cette page est inspirée des deux liens suivants qui sont très intéressants et beaucoup plus denses.

http://www.etudes-litteraires.com/tournier-vendredi-limbes-pacifique.php

http://yjohri.pagesperso-orange.fr/Tournier_Vendredi.html

 

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  One Response to “Vendredi ou les limbes du Pacifique”

  1. […] sauvage, une œuvre de Michel Tournier, c’est par ici. Cette adaptation pour la jeunesse de Vendredi ou les limbes du Pacifique, lui même adapté de Robinson Crusoé de Daniel Defoe a inspiré de nombreuses générations de […]

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